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Journal B

Sagt, was Bern bewegt
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20.05.2019 | 20:54

On est partis avant l’aube.  On a quitté Aigle, il devait être quoi ? 5 h, 5h15 ? Je m’en rappelle parce que j’ai voulu choper un croissant à la gare, et que le magasin était encore fermé.  Du coup comme j’avais l’estomac vide, ça m’a un peu brassé dans les virages en montant, j’ai presque vomi à la sortie du Sépey. Mais qu’est-ce que vous voulez, ces expulsions de réfugiés, on est bien obligés de les faire tôt le matin. D’abord ça nous permet de profiter de l’effet de surprise : même s’ils sont souvent un peu stressés, ces gaillards, y en a toujours un ou deux qui sont en train de roupiller quand on débarque, et ça nous facilite la tâche. Et puis quand c’est toute une famille qu’il faut embarquer pour les mettre dans l’avion, ça te permet de choper tout le monde en une fois, plutôt que de devoir encore aller chercher les gamins à l’école ou chez la logopédiste ou Dieu sait où.  

On s’est donc pointés sur le coup des 6 heures devant la porte de l’appartement de cette famille de  - c’était des quoi d’ailleurs, ceux-là ? Des Yézidites, ou Yézédines, je sais pas comment on dit exactement, mais pas venus directement de Yézédinie en tout cas, vu que c’est en Géorgie qu’on devait les expédier par vol spécial- bref, leurs origines n’étaient pas très claires, mais ils venaient en tout cas d’un pays arabe à voir leurs figures...- on s’est donc pointés là, devant leur porte, avec ordre d’emmener toute la smala manu militari à l’aéroport de Cointrin dans la matinée.  

On était une quinzaine en tout avec les collègues de Lausanne, dont trois femmes pour s’occuper de la mère et des gamins, ça devait bien se passer. En plus on était à Leysin - moi j’adore Leysin, c’est vraiment une station sympa pour aller skier avec les enfants, et puis y a ce restaurant tournant – le Kuklos, qu’il s’appelle- qui est quand même super- bref, ça devait se passer comme ça se passe en général avec les familles – le serrurier ouvre la porte, on entre en gueulant pour leur faire un peu peur et puis ensuite on leur parle gentiment s’ils se montrent coopératifs-  sauf que les Yézidites ou Yéditiens, je sais de nouveau plus comment on dit, ont fait des histoires. Le père s’est tailladé les bras avec un couteau. La mère s’est mise à nous traiter de tous les noms. Les gamins ont commencé à se cacher sous les lits ou dans les armoires. Impossible de leur mettre le grappin dessus. Nous on a l’habitude, bien sûr, on n’en a régulièrement des qui se roulent par terre en suppliant, en nous disant qu’on les tuera là-bas ou Dieu sait quoi, on n’écoute même plus. Mais là il fallait les voir s’agiter, on ne savait plus comment en faire façon. On aurait dit que leur dernière heure était venue alors que tout ce qu’ils avaient à faire c’était de retourner tranquillement chez eux et de régler leurs problèmes une fois pour toutes, même si leurs gamins avaient chopé l’accent vaudois. On n’aurait pas attaché les adultes, fait un peu la grosse voix devant les gosses, et puis bouclé les valises à leur place, c’est clair qu’on y serait encore.

Une fois toute la bande enfermée dans les fourgons, le chef a appelé le Conseiller d’Etat, à Lausanne.   «The job is done » il lui a dit en voulant crâner un peu (y en a deux ou trois comme ça à la Police Cantonale). Mais Monsieur Leuba n’a pas compris -le réseau n’est pas toujours très bon à la montagne- alors le chef a repris : « on a fait le boulot, monsieur le Conseiller d’Etat » et à voir sa tête, j’ai compris que le grand vizir l’avait félicité.  Là-dessus les collègues de Lausanne ont pris la route pour emmener les Yédzini à Cointrin et nous, ceux du poste d’Aigle, on est allés boire un café. Franchement, on ne l’avait pas volé celui-là.  Et puis moi j’ai pris un sandwich au jambon en plus de mon renversé, j’avais pas envie de me trouver de nouveau mal dans la descente. Eh ben le pire c’est que je l’ai regretté, parce que juste avant le Sépey j’ai dû demander au collègue de s’arrêter et je suis allé rendre tripes et boyaux derrière un entrepôt de l’office des routes. Comme quoi, qu’on soit à jeun ou pas dans les virages, cela ne change pas grand-chose.

…Et puis le soir j’ai demandé à ma femme si elle savait où c’était la Yézidite.
Elle savait pas non plus. On a voulu chercher un moment sur Internet mais on s’est découragé et on a fini par commander un truc en ligne, chez Zalando.  



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